Le Pays de Nice et ses Peintres au XIXe siècle

Jules  DEFER

(1803-1902)

Separateur
Nice vue de la route de GênesLe vallon de La Madeleine à NiceL'incendie de la Jetée-Promenade, 4 avril 1883Halte d'un moine sur la route de Gênes, face à NiceLa mort d'AdonisMoine méditant au pied d'un arbrePaysage niçoisLa vallée du Paillon et le monastère de Saint-Pons pris de la route de GênesLa Route de France vers Magnan, 1865Le Château de l'Anglais et la grève du LazaretNice vue du Mont-BoronVallée de la VésubieL'aqueduc de Roquefavour, 1873Le pont au Roi à La Gordolasque, 1883Le quai Masséna le long du PaillonVue nocturne du Château de l'Anglais sur la basse cornicheChemin bordé d'oliviersNice vue des Baumettes, vers 1883La vallée du Paillon vers Saint-PonsLe monastère de Saint-BarthélémyLe monastère de LaghetNice vue des Baumettes, vers 1883

"Jules Jean Joseph Defer na√ģt √† Paris le 11 avril 1803, de Jean-Fran√ßois Defer et de Marie G√©nin. Il est l'√©l√®ve de Jean-Victor Bertin, un des peintres paysagistes voyageurs c√©l√®bres de la Restauration, le ma√ģtre de Corot et l'un des fid√®les disciples du peintre et th√©oricien P. Valenciennes. Puis il suit les cours de Louis Hersent, portraitiste, peintre de genre, membre de l'Institut (1822). C'est lui qui le propose √† l'√©cole des Beaux-Arts o√Ļ il est inscrit sur le registre des √©l√®ves le 10 mai 18241. Un an plus tard Louis Hersent y est nomm√© professeur.

En 1829, il pr√©sente le concours du Grand Prix de Rome dans la section ¬ęPaysage historique¬Ľ. Il est re√ßu huiti√®me sur seize concurrents au premier essai d'esquisses sur le th√®me ¬ęRadamiste chass√© de l'Arm√©nie tue son √©pouse Z√©nobie pour la soustraire √† l'esclavage¬Ľ. Au second essai d'esquisses,¬ęun Ch√Ętaignier et Hyacinthe tu√© par Apollon¬Ľ, Defer arrive sixi√®me sur huit et est admis √† entrer en loge pour concourir. Il n'est pas √©lu, c'est Eug√®ne Poidevin qui remporte le premier prix, et Hugues Fourau le second.2

Jules Defer vient s'installer sur la Riviera fran√ßaise peu apr√®s le Rattachement, d'abord √† Monaco, puis √† Nice vers 1863. Il d√©m√©nage souvent. Il habite d'abord maison Latil, rue du Lyc√©e, puis villa Fournier, au quartier de l'Arbre-sup√©rieur √† Cimiez. En 1874, on le trouve au 5 rue Paradis, ensuite au 27 rue Saint-Etienne (1879), et au 1 de la place Grimaldi (1884). Il meurt √† pr√®s de 99 ans, le 14 mars 1902 au 56 de la rue de la Paix (actuellement Georges Cl√©menceau, dans une villa qui se trouvait non loin de l'ancien cin√©ma l'Escurial). En 1864, il a son atelier 26 boulevard du Pont-Vieux, o√Ļ il donne des cours de peinture. Il se marie avec Athalie Vestris ; veuf, il se remarie √† Marie Jos√©phine Bourlier. Un fils, futur dessinateur, Lucien Jules Defer voit le jour √† Monaco en 1862.3

En dehors de ces quelques informations biographiques, nous ne poss√©dons que tr√®s peu d'√©l√©ments sur son activit√© de peintre. On sait qu'il aimait planter son chevalet √† l'ouest de Nice, notamment sur la colline de Fabron et qu'il a peint jusqu'√† ses derniers jours son pays d'adoption. On se souvient qu'il passa un √©t√© au Moulinet, un autre √† Roquebilli√®re. Il a d√Ľ voyager, au moins en France : on conna√ģt de lui un pastel de l'aqueduc de Roquefavour.

Avant tout, Jules Defer laisse un ensemble consid√©rable qu'il a jalousement conserv√© de son vivant.4 L'oeuvre graphique est prolifique. Du tr√®s petit format - fr√©quent chez lui - au grand format - rare -, il multiplie les √©tudes de feuillages, rochers, sc√®nes champ√™tres en de tr√®s nombreuses versions o√Ļ seuls quelques d√©tails varient. Qu'il s'agisse de paysages imaginaires ou bien de paysages situ√©s g√©ographiquement, √† Nice et √† Saint-Martin-V√©subie pour l'essentiel, ces multiples pi√®ces sur papier ont d√Ľ constituer pour cet artiste un exercice quotidien lui assurant la ma√ģtrise du dessin. Jules Defer pratique la photographie ; peut-√™tre les clich√©s lui permettent-ils de travailler en atelier. On poss√®de de nombreuses cartes-photos vierges imprim√©es au nom de Studio J. Defer √† l'encre rouge. Le peintre a multipli√© les croquis √† l'encre noire sur ces formats minuscules : dessins nerveux et rapides destin√©s √† une simple mise en place des volumes et des attitudes de personnages, et plus souvent √† la topographie sommaire des sites. D'autres dessins de taille beaucoup plus grande qui montrent une mise au carr√© ont peut-√™tre √©t√© √† l'origine d'huiles sur toiles ex√©cut√©es en atelier.

On sait par ailleurs que Jules Defer a fourni des dessins et des aquarelles aux marqueteurs niçois afin de servir de modèles de décoration pour les petits meubles et les bibelots que les hivernants affectionnaient.

Jules Defer appartient à ces générations d'artistes formés classiquement à la peinture à l'huile qui restent fidèles à leur technique toute leur vie durant. Son style est bien celui du 19e siècle ; ses couleurs sont les mêmes que celles de ses contemporains. C'est sa touche très personnelle qui le différencie.

Si sa peinture est conforme au go√Ľt du 19e si√®cle par son fini lisse et fondu, elle s'en distingue par un dessin extr√™mement pr√©cis, surtout dans les lointains dont les teintes vibrent gr√Ęce √† l'utilisation ad√©quate de quelques emp√Ętements color√©s. Chaque touche est juste et pr√©cise ; ici le ¬ęsfumato¬Ľ ou l'√†-peu-pr√®s n'ont pas de place. Defer se rapproche en cela des √©coles v√©nitiennes de ¬ęvedute¬Ľ, o√Ļ chaque d√©tail est √† la fois vivant et parfaitement reconnaissable. Cette technique, propre √† l'Italie, permet de faire vibrer la surface color√©e. Les points de couleurs deviennent aussi des points de lumi√®re. Par leur multitude, le paysage s'anime. Une telle mani√®re de peindre n√©cessite une tr√®s grande virtuosit√© ; sous la simplicit√© apparente se cache une profonde subtilit√©. Nous sommes l√† tr√®s √©loign√©s du paysage √† la Fran√ßaise impr√©gn√© du souvenir de Poussin. Defer ne se rattache ni au paysage fran√ßais classique, ni au ¬ępleinairisme¬Ľ en vogue. Sans doute, lui aussi peint-il en ext√©rieur, sur le motif, ne r√©alisant que les toiles de grande taille en atelier. Sa vision est vivante et instantan√©e ; en cela, elle est tr√®s proche de celle des Impressionnistes. Mais Defer, s'il devance ces derniers par son √Ęge, ne changera jamais son style pour les rejoindre.

Quel grand pouvoir d'abstraction faut-il pour évoquer, sans confusion possible et en quelques touches précises, l'église Sainte-Hélène dans le lointain, ou bien celle de Saint-Pons ! Comptons-les ces touches, on sera surpris de trouver un nombre inférieur aux doigts d'une seule main ! C'est là le signe d'une grande maturité artistique. L'économie de moyens marque toujours la plénitude d'un art.

Chez Defer, on ne trouvera jamais de grandiloquences picturales, de fausses audaces, d'affirmations péremptoires, d'envolées baroques. Ses compositions restent simples, sages même. C'est par leur précision que chacun de ses petits formats devient un petit moment de bonheur, un espace poétique que le peintre sait nous faire partager.

La préciosité des tons, la lumière niçoise si bien restituée nous rendent ses toiles attachantes. Peu de peintres du pays de Nice auront su si bien exprimer l'épaisseur humide de l'air des sous-bois, la beauté des collines sur lesquelles se détachent des architectures aux coloris toujours chauds et vivants. Sa touche rapide et juste saisit l'instant et la lumière si variable d'heure en heure à Nice. Les toiles de Defer ne sont pas intemporelles : le spectateur attentif peut deviner la saison et le moment du jour qui les a vus peindre. Il faut souligner cet aspect particulier de l'art de Jules Defer : il est un peintre de la nature toujours changeante.

La simplicit√© du peintre se retrouve jusque dans sa signature : un discret monogramme J.D. Et pourtant, Jules Defer a travers√© tout le 19e si√®cle, le si√®cle de la signature en peinture ! Le 18e si√®cle et son modeste anonymat sont bien loin ; chaque peintre d√©sormais appose son patronyme au bas de son Ňďuvre, souvent en rouge. Il faut durer, perdurer, laisser son nom.

Malgr√© une production consid√©rable, Defer reste aujourd'hui un peintre m√©connu. Il est exceptionnel de trouver une de ses toiles sur le march√© de l'art. La plupart se trouvent entre des mains priv√©es. De petit format, hormis quelques exceptions notoires comme sa fameuse Route de France, son Ňďuvre demeurera intimiste. Il lui manquera ce c√īt√© ¬ęgrande machine¬Ľ, propre au 19e si√®cle, pour faire partie des peintres renomm√©s. Chez lui, pas d'Ňďuvres de commande reprises maintes fois, pas de recettes d'√©cole, ni de √©ni√®me version d'un th√®me rebattu.

Loin de tout acad√©misme, et pourtant si classique, il sait √™tre un merveilleux repr√©sentant des peintres ni√ßois. Sa longue vie marqu√©e par des √©preuves cruelles ne transpara√ģt jamais dans son Ňďuvre qui offre toujours des images de bonheur tranquille, de simplicit√© sereine. M√™me l'irruption de la modernit√©, qui appara√ģt au travers de b√Ętisses monumentales, telles que le Ch√Ęteau de l'Anglais ou bien l'incendie de la premi√®re Jet√©e-Promenade, au travers de l'exposition universelle de 1884 au Piol et du chemin de fer qui traverse la plaine ni√ßoise, cette modernit√© se fond dans le paysage traditionnel ni√ßois, celui du littoral et des collines que le peintre affectionne. Et ce sont sans doute cette sensibilit√©, cet optimisme, cette modestie, que le peintre exprime chaque jour √† travers son art achev√©, qui nous touchent. La sinc√©rit√© √©meut toujours. N'est-il pas difficile de r√©sister √† l'appel de ses rivages et de ses sous-bois d'oliviers ?

Jules Defer est un peintre trop rare qui m√©rite d'√™tre recherch√©. Il s'inscrit en bonne place comme l'un des ""petits ma√ģtres"" chers √† ce 19e si√®cle si prolifique en artistes attachants.
"


Notes
1. Paris, Archives Nationales, AJ52 234.
2. Ph. GRUNCHEC, Le Grand prix de peinture. Les concours des prix de Rome de 1797 √† 1863. √Čcole Nationale Sup√©rieure des Beaux-Arts de Paris, Paris, 1983.
3. Il d√©c√©dera √† Nice le 30 octobre 1893, √† l'√Ęge de 31 ans, au 16 de la rue reine Jeanne. Il √©tait mari√© √† Marie-Delphine de Sigaldi.
4. Les musées de Nice conservent une importante collection graphique donnée par Prosper Dor.

Bruno MARTIN
Jean-Paul POTRON