Le Pays de Nice et ses Peintres au XIXe siècle

Emmanuel  COSTA

(1833-1921)

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La cathédrale Saint-Nicolas à NiceNice vue de la route de Saint-Pons à Cimiez, 1885L'ancienne porte Saint-Antoine au Vieux-NiceCampagnoloLe Rio di Mendicanti et la Scuola San Marco à VenisePaysage de la côte italienne, Capri ?La Marina et les Ponchettes à NiceFort en bord de mer au MaghrebPlafond de l'Opéra de Nice (détail)Étude d'angelots pour un plafondPlafond de l'Opéra de NicePlafond de l'Opéra de Nice (détail)Nice vue du col de VillefrancheNice vue du col de VillefrancheMentonLe monastère de CimiezLe monastère de CimiezHalte d'alpins près d'une maison à séchoir (Vésubie ?)L'ancienne rue Belle Vue (de Foresta) près du port de NiceRuines de l'ancien Château de NiceLe monastère de Saint-PonsReconstitution de Cemenelum, la Nice romaineL'ancienne porte de Turin à NiceNice vue de la plage à CarrasLa Promenade des Anglais, 1890Le boucin de SamsonLe port de NiceLe port de NiceLe Pont-VieuxLe portail de la villa Arson et le monastère de Saint-BarthélémyLe monastère de Saint-BarthélémyLe monastère de Saint-BarthélémyNice vue du col de VillefrancheNice vue du col de VillefrancheVillefranche-sur-merLa Maison Masséna près de LevensLe village de Levens, 1884Le village de Levens depuis Saint-Antoine de SigaLe pont de SospelLe pont de SospelMentonMenton

"Si Emmanuel Costa focalise l’attention des amateurs par la virtuosité de ses œuvres peintes et aquarellées et si leurs cotes en ventes publiques restent élevées, ce peintre n’a jamais eu les honneurs d’une exposition individuelle, ni d’un travail universitaire, ni même d’un simple article biographique. Malgré cette célébrité locale et une production considérable, nous n’avons que très peu de renseignements biographiques certains, les archives familiales et le fonds d’atelier ayant été dispersés.

Emmanuel Louis Costa naît à Menton, de Charles et de Hyacinthe Costa le 25 décembre 1833. Il semblerait que son père, sculpteur, doreur et peintre soit venu exercer ses talents à Nice, rue Droite, vers 1845. Emmanuel suit peut-être les cours de dessin du Collegio Nazionale ou ceux de l’école Barberi. Les articles nécrologiques1 consacrés à Emmanuel Costa précisent que l’artiste a été l’élève du célèbre peintre et professeur aux Beaux-Arts de Paris, Paul Delaroche, et à Turin, de Gaetano Ferri, peintre d’histoire et professeur à l’Académie Royale. Il est possible que Costa ait bénéficié de conseils, voire de leçons du grand maître français lorsqu’il venait hiverner à Nice entre les années 1849 et 1856.

Issu d’une famille italianophile et lui-même porté par son métier vers les paysages de la péninsule, Costa voyage beaucoup en Italie. Sans doute lors de l’un de ses multiples séjours à Venise, Costa rencontre une pianiste native de la Sérénissime, Louise Vecchi, avec qui il se marie. Elle donne des cours de piano à leur domicile, place Saint-Dominique. Louise et Emmanuel auront treize enfants. Plusieurs de leurs fils, dont Camille et Frédéric, travailleront comme peintres dans l’atelier familial. Frédéric sera spécialisé dans la peinture des bannières et des objets en bois. Dans les années 1850, Emmanuel Costa tient son atelier au 13 quai du Midi où son enseigne porte «Peintre d’histoire et restaurateur de tableaux». Puis, avec son fils Camille, il travaille au 1 de la place Saint-Dominique (du Palais actuelle) des années 1860 à 1890.

Un temps substitut de son ancien professeur, Gaetano Ferri, à l’Académie royale de Turin,
Costa travaille d’abord à Nice où il réside. Sentimentalement, il reste fidèle à la couronne de Piémont-Sardaigne et ses liens avec la toute jeune Italie restent forts. Ainsi, lors de l’exposition niçoise de 1878 fait-il suivre son patronyme de la nationalité «italien». Il est fait officier d’Académie en janvier 1906 et élevé à la distinction de chevalier de la Couronne d’Italie en avril 1914.

À la fin de sa vie, Emmanuel Costa tombe d’un échafaudage dans son atelier, alors qu’il peint une grande toile. Malgré les soins qui lui sont prodigués, il faut l’amputer d’une jambe. Condamné à vivre dans un fauteuil roulant, il doit alors se rabattre sur des formats plus réduits. Il meurt le 31 mars 1921, à 88 ans, au 13 de la rue Cassini. Deux ans plus tard, la ville de Nice lui attribue la voie reliant les rues Longchamp et Raynardi.

Costa est âgé de vingt ans lorsqu’il se lance dans le monde des expositions : en 1853, il présente une Étude d’enfant pour la troisième manifestation de la Société des Amis des Arts de Nice. En 1863, au Salon des Refusés à Paris, il expose Oliviers à l’Ariccia, effet du soir2. Pour le salon niçois de 1877, il accroche La Baigneuse et Portrait de M.R, Son fils, Charles Costa, présente Venise. Lors de la première exposition organisée par la Société des Beaux-Arts de la ville de Nice en 1878, Emmanuel et Charles exposent chacun deux œuvres. Emmanuel propose un Paysan de Nice, demi figure à mille francs ainsi qu’un Pèlerin à quatre cents francs. Charles offre une Vue de Beaulieu pour quatre cents francs et un Berger de la Briga à deux cent cinquante francs. En 1880, pour l’exposition niçoise, il montre La Prière. Les participations des Costa aux salons niçois s’arrêtent là. Avant la mort de l’artiste, le cercle L’Artistique accroche cinq de ses aquarelles lors de son exposition «Nice à travers les âges» : La maison natale de Masséna et la Bourgade, La maison de campagne de la famille Masséna, La porte de Turin (trois pièces de la collection du prince d’Essling), Le jour des rameaux devant Ste-Réparate, La cour extérieure du Collège National. En ce qui concerne les expositions rétrospectives, Nice présente des Costa à chaque fois. Le Pont-Vieux, Le Jardin public, Nice vue de Cimiez, Le Boucin de Samson et L’ancien lycée figurent au «Paysage niçois» en 1925. Enfin, pour l’exposition du cinquantenaire de la Société des Beaux-Arts de Nice, l’aquarelle du Pont-Vieux appartenant au musée Masséna est présentée.

Emmanuel Costa est principalement un peintre d’histoire et d’architecture. Mais il réalise aussi beaucoup de tableaux de chevalet, de portraits pour les riches étrangers3. Remarqué par la reine Victoria, elle l’aurait sollicité pour venir peindre à la cour d’Angleterre, mais Costa aurait refusé4. Il voyage en France (Paris, les Vosges), et surtout en Italie où il a une affection particulière pour Venise. Il n’hésite pas à peindre les mêmes sites, sous les mêmes angles que ses illustres prédécesseurs, les «vedutistes» Caneletto et Guardi. Ses huiles de Venise très achevées sont certainement peintes en atelier à Nice, comme le faisait Hercule Trachel et comme le pratique son célèbre contemporain, Félix Ziem, dans sa villa de Fabron. Bien que Costa ait réalisé également des aquarelles orientalistes, rien ne prouve qu’il soit allé au Maghreb ou à Istanbul, il peut parfaitement avoir réalisé ces œuvres d’après des gravures. Si l’on enlève les deux personnages en djellabas blanches qui cheminent devant un fort qui ressemble à ceux de Villefranche ou d’Antibes, toute connotation orientale de l’aquarelle reproduite ci-contre disparaît.

Comme chez Hercule Trachel, l’œuvre religieuse - décors et tableaux - est importante et oubliée. À Nice, Costa réalise pour l’église des Franciscains du boulevard Carabacel : La mort de Saint Joseph, Saint Louis roi de France, Sainte Catherine et pour l’église du Port son Chemin de Croix. Une Annonciation et une Nativité sont exécutées pour l’église du couvent des Augustines de la rue Notre-Dame (bâtiment détruit). Il reçoit des commandes d’autres villes et de pays étrangers : à Lons-le-Saunier, il peint un Triomphe de la religion, à Lyon La Rédemption des esclaves, et une Assomption de la Vierge à Varsovie5.

Activité plus considérable encore est la réalisation de fresques décoratives. Costa est l’auteur de nombreuses œuvres - disparues ou non attribuées actuellement - pour des villas, châteaux et immeubles particuliers, ainsi que pour des bâtiments publics. Le 17 septembre 1884, la ville de Nice passe avec Emmanuel Costa un contrat de gré à gré définissant les « diverses peintures artistiques » que le peintre doit réaliser à l’intérieur de l’Opéra qui vient d’être reconstruit. L’ensemble du travail lui rapporte 17000 francs. Il réalise notamment le plafond de la grande salle dans son entier, le motif central : Phaëton, fils d’Apollon, conduisant le char du soleil, ainsi que les décors attenants. Il est aussi l’auteur des quatre panneaux des Neuf muses qui ornent le grand foyer.6

De 1860 à 1869, il brosse de nombreux décors pour les œuvres lyriques données à l’Opéra de Nice. C’est lui qui réalise aussi les plafonds du Cercle de la Méditerranée et du premier Casino de Nice construit par Curtil sur la Promenade des Anglais. Dans ce dernier bâtiment, il exécute le plafond des Quatre saisons pour le grand salon et la grande toile de la salle des spectacles. Il décore également en une douzaine de jours, avec le peintre Gaya, le plafond de la salle à manger du Grand Hôtel construit par Schmitz au bord du Paillon7. À Monaco, on lui doit des décorations à l’intérieur du Palais du Gouvernement, et aussi La Jeunesse de Bacchus et Promenade de Silène, peintures installées dans la nouvelle salle à manger de l’Hôtel de Paris8. Lors de ses séjours italiens, notamment vénitiens, Costa multiplie les relevés des plafonds peints par les Tiepolo, notamment Gian-Battista, dont il adore les compositions et les coloris. Il s’en inspire très largement pour la réalisation de ses fresques.9

Emmanuel Costa reste surtout un aquarelliste virtuose, un forçat de l’aquarelle, enlevant des centaines de vues de formats divers, parfois immenses, sur tous les sites pittoresques de Nice et de la région. Il se rend d’abord en extérieur pour esquisser les sites et les architectures. Il insiste sur les lignes : la topographie du paysage, le contour des bâtiments. Puis à l’atelier, il effectue un dessin en perspective de façon très précise. Un second dessin identique au premier porte la mise au carré. À partir de ce modèle, Costa peut laver ses aquarelles et peindre ses tableaux. Les aquarelles, souvent très fouillées, sont réalisées en atelier. Ainsi, le peintre a-t-il pu tout au long de sa carrière aquareller des dizaines de vues d’un même site, d’un même monument, en ne changeant que des points de détail, notamment les groupes de personnages et les bouquets de végétation.

Comme Antoine Trachel et surtout Pierre Comba, Costa aime représenter des militaires en marche ou au repos : chasseurs alpins, infanterie de ligne (dont les pantalons rouges illuminent les aquarelles) et aussi «bersaglieri» italiens. Les militaires sont rarement représentés pour eux-mêmes, et dans ce cas Costa les signe de son anagramme «Tacos». ils ne sont là que pour agrémenter des sites niçois.

Les différences entre plusieurs versions en ce qui concerne les fenêtres, les coloris, les montagnes en arrière-plan empêchent de faire de ses vues des documents historiques irréprochables. Ce n’était pas là le propos de Costa, il est vrai. Il faut cependant souligner qu’Emmanuel Costa ne s’est pas contenté de peindre des sites prisés des étrangers, il a aussi fixé des quartiers pittoresques, comme le port de Nice du côté de la rue Ségurane. Cet artiste est d’abord un dessinateur extrêmement habile. Il est l’un des rares peintres niçois à utiliser de longues et fines lignes droites à l’aquarelle pour marquer les perspectives ou cerner les éléments d’architecture. Seul, parmi les paysagistes locaux, il a recours au procédé très répandu au 19e siècle qui consiste à parsemer de points noirs ou colorés les compositions afin de leur donner du mouvement, du scintillement. Les choix de Costa dans la répartition des masses, dans la distribution des éléments architecturaux obéissent aussi à la recherche de l’effet. Costa cherche à impressionner le spectateur, l’acheteur éventuel. Il n’est ni un architecte, ni un topographe, même si passé maître dans la science de la perspective, il échafaude des architectures savantes, choisit des angles spectaculaires. Quant à la couleur, elle est toujours très lumineuse, très claire ; les teintes offrent une grande égalité dans l’échelle des valeurs chromatiques. Costa pense la couleur comme un fresquiste ; il n’est pas un coloriste comme d’autres paysagistes niçois, tels que Hercule Trachel ou Alexis Mossa, voire Jules Defer.

Costa a mis au point une formule aquarellée qui rend ses œuvres immédiatement reconnaissables : un site connu pris sous un angle original si possible, un trait précis et nerveux, des couleurs en demi-teinte, des personnages et de la végétation à peine ébauchés dans des tons plus soutenus rythmant la composition et marquant les différents plans. Enfin, un ciel céruléen séparé du site par de grandes masses nuageuses utilisant le blanc du papier en réserve, ainsi que des teintes grises et vertes dans les premiers plans tirant vers le bleu, font des aquarelles de Costa un monde à dominante bleue.

Paradoxalement, on pourrait avancer que son aisance dans l’aquarelle et l’importance de sa production sur le pays de Nice desservent Costa en tant que peintre. Or, son métier dans les paysages à l’huile et dans le grand genre (portraits, scènes d’auberge...) prouvent que Costa est un peintre remarquable. C’est aussi un artiste éclectique qui changeait facilement de palette et connut autant de succès dans des domaines aussi variés que le paysage aquarellé, le tableau religieux ou la fresque décorative."


"Notes
1. Le Petit Niçois et L’Éclaireur de Nice, 31 mars 1921. Indications également portées sur les cartes de visite du peintre. Archives privées, Nice.
2. Sur le catalogue reproduit in Gazette des Beaux-Arts, 1965, t.2, p. 135, il est indiqué que Costa loge chez M. Deforge, 8 bd. Montmartre.
3. Christie’s Londres, 27 novembre 1987 (“The Fan”, n°3) et Christie’s New York, 20 mai 1980 (“Flirtation”, n°106a).
4. Archives privées, Nice.
5. idem. Indications non vérifiées.
6. Archives départementales des Alpes-Maritimes, 20702. Pour l’immense allégorie sur toile spéciale marouflée sur le plafond de la grande salle, il reçoit la somme de 6000 francs. Pour les peintures exécutées directement sur les stucs des voussures et des trophées répartis autour du plafond, il obtient 2000 francs ; 1200 francs pour ceux de l’avant-scène. Les deux grandes Renommées lui rapportent 800 francs. Les cent-treize panneaux sur toile ornant les parapets de la salle lui sont payés 4520 francs. La toile de la grande loge est payée 80 francs et les quatre panneaux sur toile de l’atrium 2400 francs (renseignements aimablement communiqués par Madame Sylvie de Galléani).
7. Voir Les Échos de Nice, septembre 1867.
8. Enlevées en 1909, Archives SBM, Monaco.
9. Nombreux exemplaires conservés au Musée Masséna, Nice."

Jean-Paul POTRON